Séminaire de Thierry Pairault (CECMC/EHESS)

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Présentation générale

La connaissance de mondes historiques et culturels comme la Chine, au-delà de l’étude de la langue qui obère considérablement le temps de recherche, au-delà de la pratique des textes et du terrain, fait largement appel aux sciences de l’homme et de la société, c’est-à-dire à des disciplines généralistes qui sont de par leur projet non situées. Or, nous devons à la vérité de reconnaître que ces démarches généralistes frôlent bien souvent le dogmatisme en n’intégrant l’altérité qu’au prix de réductions essentialistes (ou culturalistes). Nous sommes confrontés à une altérité chinoise d’autant plus radicale que nous ne pouvons nous appuyer sur un corpus substantiel d’analyses préalables tant ce pays a été sous-étudié ou – pire encore – victime d’approches doxiques. La prise en compte de l’altérité – et dans ce cas précis de la chinoise – exige d’encourager la pluridisciplinarité, de multiplier les passages, de décloisonner par principe, de développer en désenclavant…

La démarche que je présente ici s’inscrit donc dans cette vision scientifique dont l'objet est la connaissance de la Chine comprise comme la connaissance des fonctionnements et des représentations institutionnels, politiques et socio-économiques du Monde chinois. Cette approche explique à son tour que l’objet de mon étude ne soit pas tant l’homo œconomicus, ce « monstre anthropologique » selon une expression bourdivine désormais classique, mais bien plutôt un homo sinicus dans ses rapports avec les choses de l’économie. Cet homo sinicus, avec ses besoins, ses propensions, ses dispositions, ses aptitudes, est un produit de l’histoire, individuelle et surtout collective ; son habitus économique est tout ce qui fait qu’il est adapté au monde économique au sein duquel il est immergé : une Chine sous-développée, parfois post-socialiste mais bien souvent encore pré-capitaliste.

Introduire une perspective anthropologique autant qu’historique dans l’étude de l’économie de la Chine est reconnaître la complexité sociale et culturelle des processus économiques chinois lesquels ne sont justement pas d'abord et avant tout économiques. Ce recours à l’anthropologie comme à l’histoire ne doit pas être confondu avec les disciplines savantes que sont l’anthropologie ou l’histoire. On n’est pas anthropologue, ni historien, parce que l’on use, en économiste, d’idées, de concepts, d’instruments, de méthodes propres à l’anthropologie ou à l’histoire. Cette démarche se veut donc un retour sur des sources trop souvent mises à l’écart pour l’étude de l’économie chinoise et, partant, entend ainsi saisir la mutation des règles du jeu qui préside au fonctionnement de l’économie chinoise et, plus généralement, à la transformation des institutions économiques en Chine.

La méthode dès lors s’impose d’elle-même puisque que cette économie étudie la genèse des catégories, des institutions et des marchés au travers de l’évolution des comportements individuels et micro-sociaux et de leurs seuils de changement. C’est d’abord le recours à l’empirique, que ce soit par l’enquête de terrain, par les interviews des acteurs sociaux, ou encore par la constitution d’une base de données photographiques comme je le fis pour les maisons de prêt sur gage. C’est ensuite le recueil et l’analyse des faits tels qu’ils sont rapportés, que ce soient des « faits divers » aussi bien que des textes réglementaires, que des relevés statistiques. C’est encore, et enfin, l’étude du réel – au sens humien du terme – dont le discours chinois n’est qu’une traduction normalisée autant que normative et ce, le plus souvent, à un double niveau (phénoménal et idéologique). Cette démarche implique que mon interrogation ne s’arrête pas à la seule question du « comment » , mais qu’elle envisage aussi celle du « pourquoi » – sans pour autant impliquer que la réponse à cette dernière question doive révéler d’une rationalité forcément économique, ni même qu’elle soit toujours accessible en l’état actuel des recherches.

Ces recherches m’ont amené à prendre en compte l’émergence de cohérences limitées et temporaires dans le cadre de ce qu’exprime le concept chinois de minjian 民間. Ce concept que l’on pourra rendre assez littéralement par l’expression « espace du peuple » n’est – ni ne fut – aucunement l’objet d’une réflexion chinoise spécifique même s’il sert aujourd’hui comme hier de référence obligée à toute analyse des phénomènes sociaux en Chine, en particulier, ceux en rapport avec les pratiques économiques et financières.

Cet « espace du peuple » est un espace de régulation autonome – i.e. ni décentralisé ni, et encore moins, déconcentré. La référence est ici si clairement à l’opposition traditionnelle entre Ciel et Peuple que cet « espace » ne peut être simplement ramené à la « société civile » qui n’en est – au mieux – qu’une version édulcorée, tolérée, voire générée, par les autorités chinoises. Une réflexion sur la construction d’un tel espace se traduit par la définition de trois axes principaux de recherche :

  • Le mode de production de cet « espace du peuple » : c’est l’étude des procédures et des comportements individuels et collectifs ayant la propriété de générer et de reproduire cet espace..
  • Le mode de développement de cet « espace du peuple » : c’est à la fois l’étude des conditions de sa reproduction « élargie » et celle de la transformation des rapports sociaux au sein de cet espace qu’accompagne la création de nouvelles institutions tant économiques que non économiques.
  • Le mode de régulation de cet « espace du peuple » : c’est l’étude des procédures internes et externes qui assurent un ajustement, d’une part, entre les comportements individuels et collectifs au sein de cet espace et, d’autre part, dans les rapport de cet espace avec l’ensemble du système.


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Dernière mise à jour le 15/11/2006