Chine-Turquie : de la rivalité idéologique aux «amitiés» contraintes [Résumé]

Présences chinoises en Méditerranée : séminaire du 1er février 2017 [Résumé]


Résumé :

Au-delà d’un événement de nature purement conjoncturelle, la participation, le 24 janvier 2017, des diplomates turcs aux rencontres d’Astana sur l’avenir de la crise syrienne confirme le regain d’intérêt de la Turquie pour l’Asie centrale. Intérêt que le Président Erdogan a manifesté lors de sa visite en Ouzbékistan, le 18 novembre 2016, pour l’intégration comme membre à part entière de son pays au sein de l’Organisation de Coopération de Shanghai (OCS). La candidature de la Turquie est soutenue par trois de ses principaux membres fondateurs : le Kazakhstan, la Russie mais aussi la Chine. Pour Pékin, cet appui à la demande d’Ankara s’inscrit dans une logique inclusive. Débouchés économiques (27 milliards d’échanges commerciaux turco-chinois) et concrétisation de la politique « One Road, One Belt » (OBOR) mise en œuvre, depuis 2013, par le Président Xi Jinping sont des facteurs importants. Pour la Turquie, son isolement diplomatique né à la fois des Printemps arabes, de la crise ukrainienne et de ses différends avec l’Union Européenne, la pousse à se rapprocher de nouveaux partenaires asiatiques, dont la Chine. Bien des réticences demeurent toutefois côté turc : que ce soit le « syndrome de Sèvres » - un sentiment de méfiance forte à l’encontre des puissances étrangères - ou encore la passionnelle question ouïghoure et ses enjeux de mémoire. Les capitales turque et chinoise semblent avoir fait de la sécurité un objectif prioritaire. Et plus particulièrement dans le corridor central reliant les deux pôles de l’Eurasie. Si ces initiatives sont parfois mues par des idéologies par ailleurs très anciennes (eurasianisme ou panturquisme…) - dont on aurait tort de marginaliser l’importance - elles ne doivent pas pour autant masquer un objectif, en la circonstance convergeant, que poursuivent de conserve les diplomaties russe et chinoise, et qui vise pour l’essentiel à affaiblir le monde occidental. La Turquie, en cela, constitue un maillon faible de l’OTAN que Moscou et Pékin n’auront de cesse que de vouloir écarter tant de Washington que des capitales européennes. Le projet de ventes de 12 batteries de missiles chinois (HQ 9) tard dénoncé par Ankara en est l’une des preuves les plus tangibles. Si le développement des échanges économiques sino-turques vise pour Pékin à pérenniser sa présence en Méditerranée, il constitue un moyen et non une fin en soi. L’esquisse portée à ces relations démontre que les initiatives bilatérales entreprises par Pékin relèvent systématiquement d’une approche stratégique en définitive globale.

Emmanuel Lincot, Professeur à l’Institut Catholique de Paris. Initiateur du MOOC « Géopolitique de la Chine » (France Université Numérique).

Pour aller plus loin :

  1. Kadri Liik, Russia’s « Pivot » to Eurasia, European Council on Foreign Relations, 2014
  2. Selim Koru and Timur Kaymaz, «Turkey» in: Eurasian integration and the EU (dir° Mathieu Duchâtel, François Godement, Kadri Liik, Jeremy Shapiro, Angela Stanzel, Louisa Slavkova et Vessela Tcherneva), European Council on Foreign Relations, 2016
  3. Dimitar Bechev, Turkey’s illiberal turn, European Council on Foreign Relations, 2014