Investissements en Afrique : Chine vs «partenaires traditionnels»

Investissements en Afrique : Chine vs «partenaires traditionnels»
Thierry Pairault

Les critiques d’un lecteur m’ont incité à me poser la question des investissements directs (IDE) des « partenaires traditionnels » en Afrique.


Un lecteur, n’ayant pas apprécié le texte que j’ai publié dans Bridges (voir China in Africa: Goods Supplier, Service Provider rather than Investor ), m’a donc accusé de nier que la Chine investisse en Afrique et m’a fait grief de vouloir ainsi prendre la défense des « partenaires traditionnels ». Cette allégation m’a paru d’autant plus déconcertante que mon texte ne traite aucune façon des « partenaires traditionnels » ni même n’en aborde l’action en Afrique : je me contente de spécifier la présence chinoise afin d’aider à la discussion sur la contribution potentielle de la Chine au développement et à l’industrialisation du continent africain.

Pour éclairer la situation, j’ai donc établi les deux tableaux ci-après en consultant le site d’Eurostat (l'office de statistique de l'Union européenne) accessible en ligne à http://ec.europa.eu/eurostat . Les données extraites, qui résultent d'un effort statistique récemment renouvelé, sont assez difficiles à interpréter. Regardons pour commencer les trois premières années du premier tableau, de 2013 à 2015 (les années antérieures étant indisponibles). Une lecture brutale des flux d'IDE conduirait à conclure que l’Union européenne aurait investi en Afrique en 2015 dix fois plus que la Chine qui, elle-même, aurait investi dix fois plus que les États-Unis (l’Union européenne, la Chine et les États-Unis constituant trois économies d’importance à peu près égale du point de vue de leur PIB).

Le rapatriement considérable de capitaux comptabilisé l’année suivante force à affiner l’analyse et à considérer le rôle des Pays-Bas, du Luxembourg et du Royaume-Uni. Ce trois pays ont des pratiques financières qui manquent de transparence principalement pour les deux premiers, mais aussi fréquemment pour le second qui subit en même temps les effets anticipés du Brexit. En d’autres termes, on peut se demander quelle est l’origine exacte (européenne ou non) de ces investissements en Afrique et de ces rapatriements de capitaux d’Afrique d’autant que nous avons pu constater que les entreprises chinoises avaient opéré un transfert de leurs fonds du Luxembourg – devenu moins attractif – vers les Pays-Bas – toujours accommodants (voir L'investissement chinois en Afrique comparé (2015) ).

Si maintenant nous regardons trois autres pays leaders européens, on constatera que, sur la période 2013-2016, l’Allemagne investirait chaque année moitié moins que la Chine tandis que l’Italie ferait légèrement mieux que la Chine. Quant à la France, les statistiques présentées ici justifieraient a priori les critiques acerbes dont elle est souvent l’objet ; toutefois en regardant les données pays par pays, on observera que ces rapatriements de capitaux concernent presque exclusivement trois pays pétroliers (l’Angola, le Congo et le Gabon) où les mouvements de capitaux étrangers peuvent être aléatoires et conjoncturels.

Le second tableau présente des données relatives aux stocks d’IDE détenus en Afrique. Il montre plusieurs choses. D’abord, le montant des stocks par pays d’origine des investissements est relativement stable au cours des quatre années 2013-2016, voire progresse légèrement. Ensuite, en 2016, les montants des stocks d’IDE chinois et états-uniens sont respectivement de 14% et de 20% du montant du stock d’IDE de l’Union européenne à 28, ou dit autrement, le montant du stock d’IDE de l’Union européenne est cinq fois supérieur à celui des États-Unis et sept fois supérieur à celui de la Chine. Même si nous soustrayons le montant du stock néerlandais pour cause d’origine indéterminable des fonds investis, le montant du stock d’IDE de l’Union européenne est plus de quatre fois supérieur à celui de la Chine. Mais, enfin, la remarque la plus importante est que, si la Chine a pu aussi rapidement se constituer en Afrique un stock d’IDE comparable au stock français (la Chine de 40 milliards de dollars, la France de 46 milliards de dollars), cela signifie sans équivoque possible que le montant des investissements étrangers en Afrique est extrêmement faible quelle qu'en soit l'origine et très certainement trop infime pour garantir son industrialisation.

J'ajouterai une dernière remarque reprenant la principale conclusion d'une réflexion préparée pour la semaine de la Francophonie à Montpellier cette année (voir Le poids de la francophonie dans les relations sino-africaines ) : le comportement des entreprises étrangères en Afrique, leurs tropismes et leurs choix sont hautement comparables qu'elles soient chinoises ou occidentales.