60 milliards de dollars d'« aides »... [1]

60 milliards de dollars d'« aides »
Thierry Pairault

60 milliards de dollars d'aide publique au développement des pays africains ou 60 milliards de dollars de soutien financier aux entreprises chinoises pour investir ou commercer en Afrique ? La différence est potentiellement considérable.


Quel que soit le journal que vous preniez, vous lisez que  « La Chine injecte 60 milliards de dollars d'aide en Afrique » (L'Expansion / L'Express , TV5 Monde ), que « La Chine promet 60 milliards de dollars d'aide pour l'Afrique » (Challenge )... On vous informe de « l'octroi d'un paquet d'assistance de 60 milliards de dollars EU à l'Afrique » (StarAfrica ). Le journal Le  Monde  plus prudent cite un communiqué de l'Agence Chine nouvelle :« La Chine a décidé d’octroyer un total de 60 milliards de dollars d’aide financière » mais toujours sans lire le texte dans sa version originale.

Lisons donc le texte original du discours de Xi Jinping :

Le dixième point dit 中方将向非盟提供6000万美元无偿援助 « La Chine va fournir à l'Union africaine 60 millions de dollars d’aide ». L’expression无偿援助 wuchang yuanzhu signifie littéralement « aide non remboursable/sans contrepartie ». L’expression 援助 yuanzhu est l’expression réservée pour parler d’aide publique au développement 发展公共援助 ou d’aide aux pays étrangers 对外援助].

Dans le paragraphe suivant en conclusion de l’ensemble, Xi Jinping annonce que 中方决定提供总额600亿美元的资金支持 « Pour mettre en œuvre le programme de coopération en dix points, la Chine a décidé de fournir un total de 60 milliards de dollars en soutien financier 资金支持 ». L’expression支持 zhichi est celle que l’on utilisera dans la traduction d’une phrase comme « ils supportent les Bleus » 他们支持法国足球队. C’est également celle utilisée par Xi Jinping pour signifier que l’action de la Chine vise à支持中国企业赴非洲投资兴业« soutenir les entreprises chinoises à investir en Afrique » — l’expression 支持中国企业 zhichi zhongguo qiye revenant tout au long du discours comme un leitmotiv le justifiant.

Nous sommes ici pleinement dans la logique du crédit acheteur tel que le pratique la Chine en Afrique (voir le graphe). Il n’y a donc aucune sortie de monnaie hors de Chine à destination de l’Afrique ; en revanche il y a un flux inverse (les remboursements) allant de l’Afrique vers la Chine. Il s’agit avant tout de permettre aux entreprises chinoises de s’implanter ou de commercer en Afrique et non d’aider l’Afrique.

Le crédit acheteur


Comprenons-nous bien, cette affirmation n’est pas une critique de la Chine mais une remise en perspective d’une politique que les mots que la Chine elle-même emploie ne cherchent pas à cacher. Par suite, il n’y aura de bénéfice pour le développement africain que si les investissements et le commerce chinois sont au service de stratégies définies par les gouvernements africains et non le fruit d’une ouverture dans la tradition économique néo-libérale. En d’autres termes, que si les gouvernements africains, à l’instar de la Chine chez elle, décident eux-mêmes des secteurs, des entreprises, des lieux, des moments, des montants de ces investissements et de ces échanges, donc que ces gouvernements instrumentalisent au profit de leur pays l’offre de la Chine sans laisser celle-ci leur imposer une stratégie – si légitime puisse-t-elle être par ailleurs – qui ne bénéficierait qu’à elle seule.

Notes :

La version française du discours de Xi Jinping est très habile et exige du lecteur toute son attention. Les deux passages cités plus haut se lisent ainsi dans la traduction officielle :

  • La Chine donnera à l'Union africaine une aide sans contrepartie de 60 millions de dollars US…
  • Pour assurer la bonne exécution de ces dix programmes de coopération, la Chine a décidé de dégager 60 milliards de dollars US pour fournir des aides sans contrepartie…

Certes, dans le cas du deuxième passage le texte continu en énumérant les autres formes de soutien en précisant « prêts sans intérêt », « lignes de crédits ». Mais une lecture rapide, journalistique pour tout dire, ne retiendra que le parallélisme des deux indications pour conclure à des « aides ». La traduction est aussi un art politique.

La presse anglophone ne tombe pas dans le même travers. En revanche elle indique que ces financements sont « for Africa Development » (The Wall Street Journal), constituent « a new round of funding support to Africa's development » (CNN)… Quant au site allAfrica, il parle catégoriquement d’« assistance » – mot qui en anglais traduit le français « aide ». Or Xi Jinping n’affirme aucunement que ce soutien financier soit pour aider au développement de l’Afrique mais assure qu’il est pour réaliser le programme de coopération en dix points lequel — nous rappelle-t-il à l'envi — s’appuie sur l’expansion des entreprises chinoises en Afrique.

Une citation à méditer :

Only strength can cooperate. Weakness can only beg (réflexion attribuée à Dwight D. Eisenhower)

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