Réécriture chinoise de l'histoire sino-africaine
Thierry Pairault


Dans un ouvrage paru en 1999 dans lequel il retrace l’histoire diplomatique de la Chine populaire, Wang Taiping rapporte une phrase que Mao Zedong aurait prononcée le soir de l’admission de la Chine à l’ONU : 这是非洲黑人兄弟把我们抬进了联合国 « ce sont nos frères noirs d’Afrique qui nous ont porté à l’ONU » [1]. L’authenticité de cette phrase est discutée en Chine même. L'ouvrage a été rédigé sous la direction de Wang Taiping, un diplomate de carrière, et a été publié aux très officielles Presses de Pékin dans le cadre d’un programme du IXe Plan quinquennal subventionnant la publication d’« ouvrages clés » 重点图书. La polémique semble être née d’un article de Xiong Xianghui paru en 2000 dans Vague centennale 百年潮, une revue du parti communiste chinois [2] qui dénonce une supercherie, une réécriture de l'histoire.

Ce qui est sûr, c'est qu'au moment du vote en 1971, sur les 20 pays africains qui avaient officiellement reconnu la Chine, seuls 17 ont soutenu sans condition Pékin et votèrent contre le projet de résolution A/L632, qui requérait une majorité des deux tiers des voix pour accepter l’entrée de la Chine populaire. En d'autres termes 3 pays africains qui reconnaissaient Pékin, l'avaient « lâché ». Mais, avec une majorité générale de quatre voix contre cette résolution, la sortie de Taiwan et l'entrée de la Chine étaient certaines : 26 pays africains ont alors approuvé la résolution A/l630, votant ainsi en faveur de la Chine. Il s'agit donc d'une réaction opportuniste (de 17 voix à 26 voix) qui se prolonge dans les années suivantes par une série de reconnaissances venues d’un large éventail de pays africains, dont le nombre double en trois ans.

La polémique aurait été récemment rallumée par un article posté sur le Net le 12 septembre par Bu Yidao 补壹刀, pseudonyme dont le sens pourrait être rendu par « donner le coup de grâce », qui entendait à l'occasion du FOCAC faire le point sur l’assertion attribuée à Mao Zedong et en dénoncer lui aussi la fausseté. Sina 新浪, un site chinois officiel, a brièvement repris le texte de Bu Yidao le 13 septembre puis l’a effacé ; aujourd’hui 14 septembre l’adresse initiale [ici ] fait apparaître une petite fenêtre contextuelle qui indique que cette page est introuvable avant de rediriger l’internaute vers la page d’accueil du site. 

En conclusion, cette polémique met à jour des divergences au sein du parti communiste chinois entre ceux qui par calcul géopolitique veulent instrumentaliser complètement l'Afrique et ceux qui par calcul économique pensent que l'Afrique ne mériterait pas une telle priorité. C'est aussi le débat relatif à la place de l'Afrique dans la stratégie des nouvelles routes de la soie (voir Routes de la soie, Afrique et géopolitique  et Africa and the New Silk Roads ).

À la date du 14 septembre, il est encore possible de retrouver le texte sur un blog à https://user.guancha.cn/main/content?id=38798&page=0 . Afin de préserver l’information, le texte initial est accessible ici de même que l’article de Xiong Xianghui .


[1] 王泰平主编 [Wang Taiping (éd.)], 新中国外交50 [50 ans de diplomatie de la Chine nouvelle],北京,北京出版社, 1999, p. 689.
[2] 熊向辉 [Xiong Xianghui], « 毛泽东说过這句话吗?» [Mao Zedong a-t-il vraiment dit ça ?], 百年潮 [Vague centennale], 2000, n° 2, p. 60-61.