L'Afrique et les nouvelles routes de la soie

L'Afrique et les nouvelles routes de la soie
Thierry Pairault


Je voudrais nuancer certains propos sur la stratégie des « nouvelles » routes de la soie concernant la place de l’Afrique. Nous savons que cette stratégie est actuellement si âprement discutée en Chine que l’on parle du « grand gaspillage » avec des caractères qui par homophonie s’entendent aussi comme « la grande connerie » (traduction édulcorée) tant et si bien que les références à cette stratégie ont considérablement diminué ces derniers temps. Ajoutons que c’est nous, Européens, Américains et sans doute aussi Africains, qui avons créé ce que les Chinois appellent dorénavant une « initiative » tant le contrôle de cette stratégie leur a échappé.

Ici dans l’analyse, nous devons éviter certaines confusions qui consistent à raisonner en économistes pour en tirer des conclusions politiques sans rapport ou, inversement, à raisonner en politistes pour en tirer des conclusions économiques sans rapport ou, encore, à observer des faits micro pour en tirer des conclusions macro. Et d’autres, encore ejusdem farinæ

Le fait que l'Afrique soit importante politiquement pour la Chine ne signifie pas ipso facto qu’elle soit importante économiquement pour la Chine, ce qui ne signifie pas qu’elle soit sans importance pour les entreprises chinoises prises individuellement. Je rappellerai que l'Afrique c’est 3% du PIB mondial, 3% du commerce mondial, 3% du commerce de la Chine, 3% des IDE mondiaux, 3% des IDE chinois… À court et moyen termes, les chances d’un changement macro-économique conséquent sont minimes, ce qui ne signifie pas que les pays africains ne puissent être des marchés lucratifs pour les entreprises étrangères de toutes origines. Le fait que la Chine soit importante économiquement pour l'Afrique (pour certains pays africains) ne signifie pas ipso facto qu’elle soit importante politiquement pour l'Afrique ni même pour ces pays. Le ministre marocain de l’Industrie, Moulay Hafid, l’avait bien compris quand il disait que soutenir les nouvelles routes de la soie était un moyen pour accéder plus facilement aux ressources financières de la Chine. L’Italie vient de donner un autre exemple de cette « vérité » lors de l’élection du directeur général de l’OMPI.

En revanche, j’approuve sans réserve toute comparaison entre l'Afrique et l’Asie centrale et considère que le rôle que la Chine veut leur faire jouer et les moyens mis en œuvre sont comparables. Ces deux zones vont effectivement à mon sens constituer des points d’ancrage pour la Chine qui se crée à travers elles une clientèle politique qu’elle tient économiquement (entre autres, par le financement de travaux d’infrastructure servant en priorité à la Chine, mais payés par ces pays). Également, je dirais que la Chine est moins dépendante de ces pays pour ses approvisionnements en matières premières (du fait d’une diversification mondialisée de ses fournisseurs et du fait de la chute des cours) que ces pays ne sont dépendants de la Chine qui est souvent leur principale cliente quand elle n’est pas leur seule et unique cliente pour ces matières premières.

Pour évoquer à nouveau à mon pessimisme à court et moyen termes, je reviendrais sur la « démondialisation » qu’évoquent les journalistes et qui a commencé il y a déjà quelque temps ne leur en déplaise. Je parlerai plutôt de re-mondialisation ou de néo-mondialisation, car ce qui s’amorce n’est ni une disparition de la mondialisation en général, ni un simple déplacement des centres de la mondialisation actuelle qui reproduirait ailleurs le modèle des années 1990, mais le prélude d’un nouveau modèle dans lequel la recherche du travail bon marché ne serait plus le moteur, mais dans lequel la proximité des marchés pourrait être un facteur important, mais plus encore certainement dans lequel la robotisation jouerait un rôle crucial. Si cette dernière hypothèse était avérée, les pays disposant d’une main-d'œuvre bon marché (et peu formée) comme les pays africains seraient exclus de cette néo-mondialisation au bénéfice des pays disposant d’un niveau éducationnel plus élevé. L’exemple d’Uniqlo en ce sens est évocateur. Que resterait-il alors à l'Afrique sinon offrir ses voix à l’assemblée générale des Nations-Unies ?

Ces quelques brèves lignes sont l’expression d’une réflexion qui manque encore de maturation, aussi je vous serais reconnaissant de me faire part de vos réactions.


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