Chine-Afrique : des chiffres qui donnent à réfléchir (2)

Des chiffres qui donnent à réfléchir (2)
Thierry Pairault


Je poursuis ici l’idée abordée dans un article précédent (lire ici ). Je commencerais par évoquer la question de la méthode suivie. Le choix de l’année 2014 résulte de la disponibilité des données statistiques au moment où je mène cette réflexion. Pour le calcul de la balance commerciale j’ai utilisé la matrice des exportations de marchandises calculée par la CNUCED et accessible sur son site à unctadstat.unctad.org . Cette matrice permet d’obtenir les exportations de l’Algérie (par exemple) vers la Chine ainsi que les exportations de la Chine vers l’Algérie – ces dernières étant aussi les importations par l’Algérie de produits en provenance de Chine. J’ai fait ce choix car il permet, d’une part, d’ignorer les divergences entre la matrice des exportations de marchandises et la matrice des importations de marchandises calculées par la CNUCED et, d’autre part, de limiter l’importance des déficits (et aussi des excédents) puisque l’harmonisation tend à surévaluer les importations.

J’ai retenu comme indicateur de prestations de services les données chinoises faute de disposer d’autres données. Ces statistiques chinoises donnent plus précisément la valeur des contrats « fourniture clés en main » achevés une année donnée. La conséquence de ce choix obligé est de sous-évaluer les prestations de services chinoises aux pays africains en les limitant aux seuls travaux d’infrastructure. D’une manière générale, mes choix tendent in fine à toujours limiter ce qui pourrait apparaître comme des ponctions chinoises.

Enfin, les chiffres que je calcule pour chaque pays sont la balance de ses échanges de marchandises et de services effectivement vendus et achetés une année donnée. En d’autres termes, ils ne reflètent pas les flux financiers de l’année étudiée car le paiement à la Chine des travaux d’infrastructure qu’elle a réalisés en Afrique peut s’étaler sur de nombreuses années. Aussi, quand je calcule le poids en pourcentage du PIB, je ne donne pas la proportion d’un flux financier vers la Chine mais bien plutôt je chiffre l’importance de l’hypothèque prise pour l’avenir. Toutefois ces deux notions peuvent se confondre si l’on considère que certains pays se sont lancés depuis assez longtemps dans ce processus. Et la lancinante question de l’opportunité de la présence chinoise pour l’industrialisation et le développement des pays africains se pose forcément sans qu’une réponse absolue puisse ici être donnée.

La situation en 2014 de chaque pays africain au regard du poids de la balance des échanges relativement au PIB peut varier considérablement d’un pays à l’autre. Dans le tableau ci-dessous (qui recense 53 pays faute de données relatives au Soudan du Sud), j’ai distingué trois catégories de pays :

  • Les trois pays qui reconnaissent toujours Taiwan : ces pays (chacun dans une position différente) sont parmi les derniers pays africains par le volume de leurs marchandises comme pour le volume de leurs services échangés avec la Chine.
  • Les neuf pays ayant une balance excédentaire avec la Chine : parmi ces pays on trouve tout autant des pays très pauvres en termes de PIB par habitant (Centrafrique, Érythrée, Sierra Leone… respectivement aux 50e, 35e et 34e rangs des pays africains) que des pays beaucoup plus aisés (Guinée équatoriale, Gabon, Angola… respectivement aux 1er, 2e et 8e rangs) mais tous sont des pays exportateurs de produits de base : pétrole, minerais, matières première d’origine agricole…
  • Les 41 pays ayant une balance déficitaire avec la Chine : parmi ces pays tous les cas de figure coexistent dont celui de l’Algérie qui a clairement fait le pari de créer les infrastructures nécessaires à son développement en saisissant l’opportunité chinoise dans le contexte d’une économie rentière. Mais ce qui frappe le plus et qui pose un grave problème est que parmi les pays pour lesquels le poids de la balance est supérieur à 10% du PIB, un certain nombre d’entre eux sont des pays très pauvres ayant à la fois un lourd déficit dans les échanges de marchandises mais ayant aussi fortement (relativement à leur PIB) recours aux prestations chinoises de services (Libéria, Togo, Gambie, Bénin, Guinée, Somalie, Sénégal). En d’autres termes, à supposer qu’à l’avenir les prestations de services ne soient pas renouvelées, les échanges resteront toujours très déséquilibrés au détriment de ces pays et potentiellement aussi au détriment de leur développement si les importations de biens de consommation divertissent les capitaux disponibles des investissements industrialisants.

Balance des échanges en % du PIB de 2014